Établir des ponts entre crypto-finance et ESG : possible ou pas ? Certains s’y essaient

Le Crypto Finance Forum s'est tenu à Paris le 18 juillet 2022. , @CCO

BUSINESS CASE

Établir des ponts entre crypto-finance et ESG : possible ou pas ? Certains s’y essaient

Par  Anne Catherine Husson Traore | Publié le 21/07/2022

Peut-on faire rencontrer deux mondes parallèles, celui des cryptomonnaies, du bitcoin et de la blockchain et celui de la finance durable dominée par l’analyse d’actifs réels sur des critères Environnementaux Sociaux et de Gouvernance (ESG) ? Il existe quelques initiatives internationales et certains acteurs y travaillent, des fintechs orientées impact mais aussi La Banque Postale qui a lancé une réflexion interne sur la crypto. Un mouvement émergent à suivre car les futures disruptions arrivent vite et c’est peut-être là que s’invente la finance durable 3.0.

"L’industrie crypto, pilier de la finance à impact". Le titre de la session du Crypto Finance Forum, organisé le 18 juillet à Paris, pourrait paraitre provocateur aux yeux de ceux qui considèrent que l’univers ultra techno de "la crypto" est d’abord sulfureux et hyper risqué. Pourtant l’idée était de mettre en avant les points de convergence à travers, par exemple, des modèles comme We &Re Fundia porté par Eric Menseau. Cette fintech qui "tokenise" des actifs propose d’émettre des obligations vertes pour financer les besoins d’investissements dans la transition énergétique des petites entreprises, en particulier agricoles, qui n’ont pas les moyens d’aller sur les grands marchés cotés. 

"La tokenisation des titres obligataires permet de créer des obligations vertes accessibles, à moindre coût, aux petites entreprises et transparentes pour les investisseurs. Au lieu de multiplier les audits de suivi, des obligations tokenisées sont capables d'intégrer des indicateurs de mesures d'impact écologique afin de recalculer du taux d'intérêt tout au long du projet. Un de ces indicateurs peut être les volumes de CO2 captés dans les sols d’une installation agricole", explique-t-il. Co-signataire de la déclaration sur la finance à impact de Finance for Tomorrow, il croit à la synergie entre la finance et la blockchain pour mieux mesurer l’impact, graal de l’ESG. 

 Plusieurs initiatives en cours

"Beaucoup des startups que nous incubons, des fintechs et des assurtechs, sont loin au départ des logiques d’impact", explique Pierre-Olivier Bernière, responsable développement de l’innovation et synergies startups de La Banque Postale. "C’est pourquoi nous leur proposons une formation à l’impact dans notre parcours d’intégration. Nous avons aussi adapté la grille ESG de LBPAM pour l’analyse de nos dossiers", ajoute-t-il. Son nom de code est "GREat", pour Gouvernance responsable, gestion durable des Ressources naturelles et humaines, transition économique et Énergétique et développement des Territoires. 

Autre exemple : la société de gestion AlphaCapDam a choisi, elle aussi, d’appliquer des critères ESG à la sélection des cryptos en privilégiant l’approche Low Carbon des transactions et en appliquant une liste d’exclusion. Plusieurs initiatives visent à développer ce type de synergies à plus grande échelle. Le Forum de Davos a lancé, en 2021, le Crypto Impact and Sustainability Accelerator (CISA), un incubateur de projets visant à faire certifier les données ESG par des crypto systèmes et à étudier de près comment les deux mondes peuvent s’apporter des bénéfices réciproques, en particulier sur la fiabilité des données ESG. 

Se préparer à de nouvelles demandes

Ces initiatives restent timides car dans l’univers bancaire, crypto et blockchain sont encore très sulfureux. Mais si le premier réflexe des banques est de ne pas mélanger les deux mondes, leurs clients n’ont pas la même position. Certains d’entre eux ont déjà transféré une partie de leur épargne sur des plateformes de crypto-monnaies. Autre cas de figure : ceux qui voudraient avoir comme apport à un achat immobilier un capital en bitcoin sont aujourd’hui refoulés, mais demain ? 

"Il faut que nous nous préparions à ces nouvelles demandes", explique Pierre-Olivier Bernière. "C’est pourquoi nous avons lancé, en février, un groupe de travail interne qui compte une soixantaine de personnes appartenant aux différentes entités de la banque dont les directeurs des paiements et des risques. Nous avons plusieurs thèmes de travail : épargne et crypto, crypto et inclusion, crypto et assurance, accompagnement de l’éco système français et crypto et environnement. L’objectif est d’avoir une doctrine sur la crypto en fin d’année", souligne-t-il.  

Le dernier thème, l’environnement est un des plus sensibles car comment faire converger minage énergivore du bitcoin et enjeux climatiques ? Certaines initiatives y travaillent à l’image de l’accord CryptoClimate, adopté en avril 2021, dont les signataires s’engagent à atteindre la neutralité carbone en 2040. Les fintechs à impact qui sont encore très peu nombreuses, s’orientent vers la certification des crédits carbone pour faciliter les démarches de compensation. 

Risques de dérives

Or on assiste déjà aux premières dérives : FlowCarbon par exemple a été fondée par Adam Neumann, responsable du gigantesque flop de WeWork, licorne déchue. Il a déjà réussi à lever 70 millions de dollars, sans que les sujets de gouvernance propres à un secteur de la tech qui s’affranchit volontiers des grilles ESG, soient traités, ni que la question de l’articulation entre réduction effective des émissions de gaz à effet de serre avec la compensation carbone soit abordée. Les controverses autour des engagements net zero pourraient donc rapidement gagner le secteur. 

Quant au minage de bitcoin et sa consommation électrique intensive, est-il vraiment compatible avec l’époque de sobriété qu’entament les pays occidentaux qui doivent s’affranchir du gaz et du pétrole russe ? Le Texas par exemple est à la fois l’État où a été installé l’usine géante de Winshstone à Rockdale qui "mine" des bitcoins avec près de 40 000 ordinateurs et celui où, en février 2021, le système électrique s’est écroulé  à cause du vortex de neige qui s’est abattu sur l’État

Une des pistes évoquées seraient de faire dépendre le minage des surplus énergétiques produits par les énergies renouvelables. Ils trouveraient ainsi un financement. Reste à trouver le moyen technique de relier les deux systèmes au plan international et à tenter de répondre à la question : que fait-on quand on a plus d’électricité ? ■


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