Orpea : dialogue de sourds face à l’engagement actionnarial des acteurs de la finance durable

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BUSINESS CASE

Orpea : dialogue de sourds face à l’engagement actionnarial des acteurs de la finance durable

Par  Novethic, Anne-Catherine HUSSON TRAORE|Publié le 09/02/2022

Dans un communiqué laconique, Orpea a annoncé, le 8 février, avoir réalisé un chiffre d’affaires 2021 de plus de 4 milliards d’euros, en progression de plus de 9 % par rapport à 2020 grâce à un taux d’occupation en hausse ! Sa communication aux investisseurs est aux antipodes des attentes de ses actionnaires engagés dans la finance durable, à commencer par celles de Mirova qui lui demande de devenir une entreprise à mission.

"Sur l’exercice 2021, le chiffre d’affaires a bénéficié de la remontée progressive des taux d’occupation permise avant tout par la campagne de vaccination contre le Covid19 ainsi que par l’engagement des équipes d’ORPEA qui ont su rester pleinement mobilisées pour offrir un environnement sécurisé aux résidents et aux patients." Cette phrase extraite du communiqué de presse sur ses résultats financiers, donne le ton de la communication d’Orpea : circulez, il n’y a rien à voir d’autre que de bonnes performances économiques et le "lancement d’inspections administratives et des missions d’évaluation externes indépendantes". 

L’entreprise, cotée au SBF120 qui a perdu 60 % de sa valeur depuis début janvier, la joue reconquête de l’actionnaire exclusivement centrée sur les résultats financiers avec des codes de communication d’une autre époque. Son président, Philippe Charrier, explique que "l’exigence de qualité qui est au cœur de l’identité et du modèle de développement d’Orpea est aujourd’hui gravement mise en cause par des allégations" publiées dans un livre qu’il ne nomme pas. Minimiser la crise est la stratégie employée depuis le début par le groupe français qui veut montrer qu’elle est circonscrite à la France en indiquant que ce pays ne représente qu’un quart de son chiffre d’affaires !

Pas un mot sur les propositions de la lettre ouverte que lui avait adressée la veille un de ses actionnaires engagé, Mirova. La société de gestion qui détient 3,9 % du capital d’Orpea lui demande de "refondre son modèle et d’adopter le statut d’entreprise à mission pour garantir le respect de l’ensemble de ses parties prenantes, au premier rang desquels ses employés et ses résidents". Jusque-là, Mirova se disait convaincu de la volonté du groupe de mettre en place une démarche RSE qu’il avait suffisamment structurée pour obtenir des évaluations RSE satisfaisantes

Soumettre une raison d’être aux actionnaires

Mais, face à la crise, il est indispensable pour Mirova qu’Orpea puisse donner des gages de la "mise en œuvre effective de mesures visant à garantir la protection de la santé physique et mentale des résidents ainsi que de la qualité de vie au travail des salariés". Sa suggestion :  se doter "d’une raison d’être incluant la notion de bien-traitance et d’objectifs sociaux couvrant une gestion responsable des RH permettant d’ancrer définitivement la notion d’intérêt public". Mirova ajoute qu’il serait nécessaire de la soumettre le plus rapidement possible au vote de ses actionnaires en faisant toute la transparence sur la façon dont les dirigeants ont eu connaissance de la publication du livre "Les Fossoyeurs" et des raisons pour lesquelles ils n’en ont pas informé leurs actionnaires alors que cette publication pourrait être assimilée à un profit warning au sens littéral du terme !

Ce n’était pas la première lettre reçue par Orpea venant d’actionnaires inquiets de la légèreté avec laquelle le groupe, spécialiste de la dépendance et des soins aux personnes très fragiles, prenait en compte les critères ESG. Proxinvest, spécialiste du conseil de vote aux actionnaires, avait relayé en octobre dernier les interrogations d’un de ses clients. Il voulait obtenir des réponses d’Orpea sur les controverses syndicales apparues localement, le taux d’absentéisme et de turnover très élevé. Il demandait aussi que soient publiées les enquêtes de satisfaction auprès des collaborateurs et le résultat des enquêtes sur le départ des salariés. 

Mais à quoi peut servir ce dialogue de sourds entre des acteurs qui ne parlent pas la même langue ? D’un côté des investisseurs qui ont intégré à leurs stratégies financières des dimensions environnementales et sociales parce qu’elles leur semblent étroitement liées et de l’autre une entreprise qui se présente comme "un des principaux acteurs mondiaux de la prise en charge globale de la dépendance" et s’obstine à valoriser sa performance financière en s’appuyant sur son taux d’occupation, déshumanisant ainsi les pensionnaires de ses établissements. 

L’affaire Orpea montre les limites des démarches de finance durable pour transformer le modèle d’entreprises cotées qui considèrent que leurs actionnaires ne s’intéressent qu’à leurs chiffres et qui ne veulent surtout pas savoir comment ils sont obtenus. Mais elle restera certainement le symbole de l’aveuglement de dirigeants qui ont prospéré sur un modèle de financiarisation et s’avèrent incapables de le remettre en cause alors que les marchés financiers eux-mêmes sifflent la fin de la partie sur leur titre ! ■


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