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Vivendi, Lagardère : gouvernance à risque et stratégie à définir n’effraient pas les actionnaires

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L'ACTU

Vivendi, Lagardère : gouvernance à risque et stratégie à définir n’effraient pas les actionnaires

Par  Anne-Catherine HUSSON TRAORE|Publié le 01/07/2021

Vivendi et Lagardère, propriétaires respectifs de Canal Plus, Europe 1, Paris Match et d’une grande partie de l’édition française, ont aujourd’hui en commun le même "homme fort", Vincent Bolloré, pour qui monter au capital d’une entreprise signifie en prendre le contrôle. Question non traitée dans les AG des deux groupes : quelle création de valeur apporte ces croisements capitalistiques au service de quelle stratégie ? Au prisme de l’analyse ESG, la réponse est inquiétante. Le risque "G" pour Gouvernance est annonciateur de difficultés plus profondes.

Gouvernance familiale dans un groupe coté, procès en série, affaires médiatiques et politiques, controverses sur les pratiques sexistes de présentateurs emblématiques… Cette liste, aussi longue que variée, devrait alerter les actionnaires des deux entreprises, Vivendi et Lagardère, qui cumulent les controverses.  Mais le secteur des médias n’est pas une activité comme les autres, a fortiori quand deux grands groupes français s’allient, via leur actionnaire de référence, Vincent Bolloré, qui détient au moins 27 % du capital de l’un comme de l’autre.

Ensemble les deux groupes détiennent la grande majorité de l’édition française, un groupe de télévision, Canal Plus, et des canaux de presse susceptibles de forger l’opinion publique, Europe 1, Paris Match et le Journal du Dimanche. Ils vont avoir bien du mal à respecter le code de gouvernance de l’Afep-Medef. Pour tenter de gérer des conflits d’intérêts multiples et prétendre ne pas partager des informations cruciales sur des entreprises concurrentes, Lagardère propose d’appliquer le "ring fencing", comprendre cantonnement. Cela signifie que quand le conseil d’administration abordera un sujet sensible, les administrateurs qui ne doivent pas écouter, sortiront de la salle. 

Parmi les nouveaux administrateurs de Lagardère, on trouve Arnaud de Puyfontaine, le président du directoire de Vivendi, et Nicolas Sarkozy qui a été condamné à trois ans de prison, en mars 2021, pour l’affaire des écoutes et contre qui six mois de prison ferme ont été requis dans l’affaire Bygmalion. L’ancien président va siéger dans le comité des Nominations, des Rémunérations et de la RSE ! 

Quelle stratégie pour Lagardère ?

Au lendemain de l’AG 2021, que reste-t-il du groupe Lagardère qui porte le nom de son fondateur, Jean-Luc, mort brutalement en 2003 ? Son fils unique Arnaud, chargé de reprendre le flambeau, était protégé par un système de commandite qui lui permettait de garder, contre vents et marées, le pilotage d’un bateau qui prend l’eau. Qualifié de patron dilettante, géolocalisé par les réseaux sociaux grâce aux photos dans des endroits paradisiaques aux cotés de sa femme, Arnaud Lagardère est (pour combien de temps ?) à la tête d’un groupe qu’il s’est engagé à conserver en l’état "puisqu’il est toujours là". 

Si les résolutions entérinant les changements de gouvernance ont été massivement adoptées, toutes les questions de l’AG ont porté sur le rapprochement entre C News (groupe Vivendi) et Europe 1 (groupe Lagardère) vécu comme une menace par les journalistes et les voix emblématiques de la station.


À cela Arnaud Lagardère répond : "Je ne vois pas pourquoi, pour faire plaisir à certains détracteurs, nous devrions continuer à nous isoler. On a besoin de faire des partenariats sur l'information, sur le sport, sur la musique, sur le cinéma, et qui mieux que le groupe Canal+ peut nous offrir ce genre de partenariats?", a-t-il lancé pendant l'AG.

Problème : le groupe Vivendi propriétaire de Canal Plus vient de perdre la Ligue 1 de football au bénéfice d’Amazon Prime. Or c’était le principal moyen d’endiguer l’érosion de ses abonnements. Ça va être compliqué sur le sport ! Sur la musique, il vient de faire approuver à ses actionnaires la vente, avec un mécanisme financier complexe, de plus de 80 % d’Universal Music sur qui reposait, en grande partie, la valorisation du groupe Vivendi. Ça va être compliqué sur la musique ! 

Reste l’information. Les médias et l’édition sont les deux activités communes. L’objectif du rapprochement semble donc éminemment politique, à un an des Présidentielles. Mais la ligne Zemmour fait-elle vendre ? Les annonceurs n’aiment pas forcément associer leurs marques à des clashs sulfureux. Les campagnes de Sleeping Giants les encourageant à fuir l’espace médiatique de CNews a fonctionné. Du coup le "Collectif citoyen de lutte contre le financement du discours de haine" a été attaqué en justice début juin, accusée "d’assécher les recettes publicitaires du groupe Canal Plus".

Le style "homme fort" de Vincent Bolloré qui a pris l’habitude, groupe après groupe de virer sèchement tous ceux qui ont tenté de le contrarier, va-t-il permettre à Lagardère qui vient de clore deux exercices négatifs de renouer avec le succès ? Le dernier "homme fort" façon statue commandeur du CAC 40, s’appelait Carlos Ghosn. L’épilogue de sa carrière de grand patron en fuite au Liban pour échapper à la prison au Japon montre que ce n’est pas forcément un modèle d’avenir. Canal Plus a révolutionné la télévision il y a presque 40 ans mais pour inventer le modèle suivant, il va falloir s’appuyer sur des consommateurs et des annonceurs qui misent sur un monde plus divers et plus ouvert. ■


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