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"Éviter tout dévoiement de la finance climat", Thierry Philipponnat, président de la Commission climat et finance durable de l’AMF

Par   Ludovic DUPIN |Publié le 21/10/2019

Thierry Philipponnat, membre du collège de l'Autorité des Marchés financiers (AMF), préside désormais la toute nouvelle commission dédiée au climat et à la finance durable, dont la première réunion s'est tenue le 16 octobre. Cet expert, fondateur en 2011 de l'ONG finance Watch, se réjouit de voir la transformation radicale du secteur financier et juge que l'autorité de régulation doit s'assurer que la finance durable conserve toute sa crédibilité.

Quel est le rôle de la Commission climat et Finance durable de l’AMF ?

La création de la commission s’inscrit dans un contexte d’accélération chez tous les professionnels de la gestion en matière de finance durable, de finance verte, d’investissement socialement responsable (ISR) et d’investissement qui intègre des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance). Il y a une vraie urgence sur ces enjeux car la société perçoit que la finance est un vecteur pour contribuer à œuvrer dans le bon sens. 

Dans ce contexte de foisonnement, les pouvoirs publics ont confié une nouvelle mission à l’AMF. Depuis des années, il y a une montée en puissance des différentes directions de l’institution sur ces thèmes. Avec la création de cette commission, le régulateur s’entoure également de conseillers qui vont analyser ces enjeux et fournir des recommandations. Afin d’assurer un véritable lien entre cet organe de conseil et l’organe de décision, le collège de l’AMF a voulu que le président de la commission soit issu de ses rangs.

Concrètement, quelles seront vos missions ?

Il y a trois grandes dimensions dans le travail de la commission. La première s’inscrit dans la vie normale d’un régulateur. Il s’agit du travail de consultation. L’AMF étudie des sujets et émet des rapports qui sont soumis à des professionnels pour avis. Désormais, tout ce qui concerne la finance climat sera examiné par cette nouvelle commission qui vient compléter nos autres modes de consultation en vigueur.

La deuxième dimension est une demande des autorités publiques. Il s’agit du travail en commun avec l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) pour le suivi et l’évaluation des engagements des acteurs de la finance durable. Ce chantier doit permettre d’assurer la crédibilité du vocable même de la finance durable, sans entraver l’innovation. Définir où nous plaçons la barre sera, sans nul doute, un chantier important. Il donnera lieu à un rapport commun AMF-ACPR.

La troisième consiste à signaler à l’AMF les sujets qui lui semblent dignes d’intérêt. Dans le mandat de la commission, nous avons fait inscrire une définition toute simple : "la finance durable est la finance qui permet d’allouer le capital à une économie durable". Dans cette troisième mission, c’est le mantra que nous devrons avoir en tête en permanence.

Quels seront vos leviers d’action pour peser dans les décisions de l’AMF ?

La commission n’a pas de pouvoir de décision. Elle analyse, conseille et émet des recommandations. Il ne s’agit pas d’imposer mais de "travailler avec". J’en veux pour preuve notre première réunion qui s’est tenue mercredi 16 octobre. Le discours d’introduction de Robert Ophèle, Président de l’AMF, portait pour message fondamental : "nous avons besoin de vous, nous vous écouterons". J’ai la conviction que nous allons y arriver car au sein de l’AMF, il y a une vraie culture de la crédibilité et de l’information. Le leitmotiv de l’autorité est : est-ce que l’information est claire, exacte et non trompeuse ? Il s’applique à la myriade des sujets des marchés financiers. Il doit aussi s’appliquer à la finance durable et à l’ISR.

Vous craignez que la finance durable soit opaque ou trompeuse ?

Nous connaissons la palette des comportements des institutions et des personnes. Dans tout domaine, il y a automatiquement des professionnels qui font un travail avec rigueur et d’autres qui ont tendance à prendre des raccourcis. La finance durable n’échappe pas à ce phénomène. Le risque est que les esprits chagrins disent qu’on est dans un emballement, que ce n’est qu’un effet de mode, voire du greenwashing. Je pense que c’est une lecture trop courte. Quand on voit le chemin parcouru depuis 10 ou 15 ans sur ce sujet, c’est considérable. La profession s’est engagée dans une transformation radicale, mais sans normes et sans une institution chargée de contrôler que les règles du jeu sont respectées, il y a un risque de dévoiement. Au final, si les citoyens pensent "la finance climat, c’est n’importe quoi et ça ne veut rien dire", nous aurons tous échoué collectivement.